Les hommes au Bazar de la Charité : une de ces fake news qui ont la vie dure


Dès les lendemains du grand incendie qui enflamma Paris le 4 mai 1897, la journaliste Séverine posa la question dans l’écho de Paris du 14 : « Qu’ont fait les hommes ? » et jeta un grand soupçon sur la gente masculine qui aurait détalé ce jour-là – pire – qui se serait frayée un passage à coup de cannes pour avoir la vie sauve. Et les chiffres étaient brandis à l’appui : Sept hommes sur cent vingt-cinq victimes, cela faisait évidemment très peu ! Le constat était accablant. Les esprits moqueurs s’en sont donné à cœur joie. Les milieux que la noblesse ou la bourgeoisie insupportaient se sont saisis du raccourci et, de fil en aiguille, il est devenu une réalité historique.

Aussi simpliste soit-elle, une telle conclusion consisterait à déduire, de façon très déterministe, que les femmes seraient courageuses en voyant le jour tandis que les hommes naitraient pleutres. Oubliant les champs de bataille de Bouvines et de Castillon, ils auraient troqué la noblesse pour la lâcheté. Ce qui est plus compliqué à comprendre, c’est que, dans d’autres catastrophes, depuis le Titanic jusqu’au Bataclan, il ne semble pas que les femmes eussent été plus nombreuses parmi les victimes. Par ailleurs, parmi les sauveteurs qui furent décorés après la catastrophe du Bazar de la Charité, le ratio est proportionnellement inversé. Faudrait-il pour autant imaginer que les femmes ne savent pas voler au secours de leurs proches ? évidemment non. Ces derniers étaient, pour l’essentiel des hommes travaillant à proximité dans des établissements embauchant peu de femmes

Les proportions entre hommes et femmes présents le 4 mai 1897 sont connues par les rapports de police comme par les études de plusieurs journaux s’appuyant sur les témoignages dans les jours qui ont suivi la tragédie. Ils estiment entre quarante et cinquante le nombre d’hommes pour une foule comptant entre mille deux cent et mille cinq cent personnes. Rien de bien anormal puisque nous étions un mardi. Les messieurs vaquaient à leurs occupations tandis que les œuvres de bienfaisance étaient essentiellement animées par leurs épouses et leurs filles. Nous disposons par exemple des noms des responsables des vingt comptoirs qui exposaient le 4 mai. Il n’y a qu’un seul homme, le baron de Schickler, contre dix-neuf femmes. On sait d’ailleurs par plusieurs témoignages que ce dernier s’était absenté dix minutes avant l’incendie pour raccompagner le nonce apostolique. Par ailleurs, le Bazar de la Charité se tenait pendant près d'un mois et les stands étaient occupés, selon les jours, par des œuvres différentes. Nous conservons également les noms des 155 responsables qui devaient se succéder derrière les comptoirs. Or, on ne compte que 6 hommes parmi eux. Tous les autres étaient des femmes.

Sans doute la violence de l’évènement a-t-elle fait perdre la raison à des personnes prisonnières des flammes et quelques cas d’hystérie furent à relever. Ils touchèrent d’ailleurs des personnes des deux sexes. Derrière le Bazar, une sortie de secours fut improvisée par deux employés de l’hôtel du Palais qui décelèrent les barreaux d’une fenêtre de leur établissement donnant sur le terrain vague. Après de multiples supplications adressées à une femme que la raison avait quittée et qui s’ingéniait à s’accrocher aux barreaux, le cuisinier et son apprenti durent donner des coups de marteaux sur les mains de cette dernière s’ils voulaient sauver la vie de centaines d’autres personnes.

C’est le lot de toute catastrophe qui allie, au-delà des genres, l’héroïsme et l’inconscience dans la précipitation que nul ne peut prévoir. D’ailleurs, qui pourrait affirmer comment il agirait s’il était léché de toutes parts par les flammes ?